Source L'AUTEUR - 15/12/2018

Togo : Les Togolais n’ont plus à payer le prix de la stabilité de la CEDEAO

« Les pays ont leur mafia ; mais avec le Togo, la mafia possède son pays». Eva Joly, ancienne juge française.

Depuis le déclenchement de la révolte populaire en août 2017, s’il y a un terme qui revient le plus dans les échanges entre les Togolais et les partenaires étrangers soucieux de préserver leurs intérêts et peu enclins à soutenir la quête d’alternance politique, c’est bien ces trois mots : « la stabilité régionale ». Ce terme apparemment noble cache en réalité une tragédie, car il va de pair avec la tragédie du peuple togolais.

En 1973, soit deux ans avant la création de la CEDEAO, la romancière américaine Ursula Le Guin publiait un recueil qui comprenait une nouvelle bien intéressante : « Ceux qui partent d’Omélas » (en anglais : The Ones Who Walk Away From Omelas). Qu’y a-t-il de particulier au sujet de cette nouvelle et quel est son lien avec la stabilité régionale dont je parlais dans l’introduction de ma présente réflexion ? Eh bien retenez que dans cette nouvelle, l’auteure parle d’une ville, Omélas, une ville qui n’a rien à envier au pays des merveilles visité par Alice dans le dessin animé de nos enfants. Omélas, « ressemble à une ville de contes de fées », une ville que l’auteure laisse à chacun de nous le soin d’imaginer selon nos propres fantaisies.

Malgré ce tableau très parfait, la ville d’Omélas a quelque chose de particulier ; elle cache un sale et vil secret connu de tous les habitants: dans une pièce située au sous-sol d’un immeuble de la ville d’Omélas se trouve un jeune garçon de 10 ans, gardé là comme prisonnier, d’ailleurs le seul prisonnier dans cette ville si parfaite. « Dans un coin de cette pièce se trouve quelques balais aux têtes raides, épaisses et nauséabondes à côté d’un sceau rouillé. » Il n’y a pas de mots pour décrire la maltraitance à laquelle cet enfant est soumis, et reprendre les mots de l’auteure sur les conditions de vie de cet enfant serait une perte de temps. Mais retenons quand même que cet enfant est gardé dans ces conditions pour une seule et unique raison : le bonheur de la ville d’Omélas en dépend. Bien que les habitants de cette ville qui ont pu voir cet enfant au moins une fois soient choqués, écœurés et dégoûtés par cette vue, « il n’y a rien qu’ils puissent faire ». Pourquoi ? Parce que, leur explique-t-on, « si l’enfant venait à être sorti au soleil, s’il venait à être lavé, nourri et réconforté, toute la prospérité, la beauté et la joie d’Omelas seraient détruites dans l’heure qui suivrait. Telles sont les conditions.»

J’ai lu cette nouvelle pour la première fois au lendemain de la présidentielle controversée de 2005 au Togo. Depuis, le regard que je pose sur le Togo et sa position au sein de la sous-région ouest-africaine me porte à croire que Omélas n’est pas autant une fantaisie que ça ; cette ville a pris forme dans l’espace CEDEAO. J’ai repris les passages de la nouvelle d’Ursula Le Guin parce que le sort réservé à cet enfant m’a semblé décrire le mieux le sort des Togolais depuis un demi-siècle : ils sont restés ceux-là qu’on peut aisément sacrifier au nom de l’intérêt général, essentiellement sous-régional, mais aussi international, particulièrement les intérêts France-africains. Au point où l’on serait tenté de penser que le Togo, loin d’être un pays membre de l’espace sous-régional ou francophone, serait plutôt la propriété de chacun de ces espaces, propriété gérée par Gnassingbé & Fils. Les exemples dans lesquels les hommes politiques, surtout les responsables de l’opposition togolaise, ont été amadoués ou menacés afin d’accepter le statut quo au nom de la sauvegarde d’une bien curieuse « stabilité régionale », sont légion. Les situations dans lesquelles la communauté régionale et internationale a tout fait pour maintenir les Togolais comme dans la même situation que le garçon du sous-sol d’Omélas sont malheureusement assez éloquentes et trop nombreuses pour être cités ici.

La stabilité régionale expliquerait les acrobaties des diplomates en poste à Lomé, les voltefaces, la confusion savamment orchestrée par la CEDEAO ainsi que le mutisme et l’attentisme de son jumeau la « communauté internationale ». Ayant très vite saisi le filon, c’est-à-dire les avantages qu’il peut tirer d’une telle vision des choses au sein de la CEDEAO, le régime togolais s’empresse partout et autant qu’il le peut de présenter ses détracteurs comme des dangers pour cette stabilité régionale. Il trouve facilement des relais auprès de ceux pour qui le Togo est un eldorado, des commissaires véreux de la CEDEAO aux diplomates en pertes de repères moraux et toute la mafia qui a fait du Togo « son pays ».

Pour plus d’efficacité de la lutte pour l’alternance, il serait important que les Togolais et en premier lieu les leaders de la contestation, bannissent ce terme de « stabilité régionale » de leurs préoccupations. La lutte des Togolais pour l’alternance politique n’a pas à s’accommoder de la stabilité régionale ; cette lutte doit tout simplement réussir. Ce n’est pas l’aboutissement de la lutte pour l’alternance qui constitue une menace pour la stabilité régionale ; c’est plutôt le manque d’alternance au Togo qui constitue cette menace. Si la mission de la CEDEAO est de se préoccuper de cette stabilité, la mission des Togolais, elle, est ailleurs ; c’est le Togo. Et pour accomplir cette mission, les Togolais n’ont plus rien à payer pour la stabilité de la CEDEAO ; ils ont assez payé.

Aminou Ben Yaya
12 décembre 2018

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