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LETOGOLAIS.COM - 02/08/2005 Imprimer | Envoyer | Réagir

La médiation de Sant’Egidio : un traquenard, une diversion ou un leurre ?

La Communauté Sant’Egidio a annoncé le 22 juillet qu’une rencontre au sommet a eu lieu entre Gilchrist Olympio et Faure Gnassingbe. Ils auraient eu plusieurs entretiens en tête à tête et se seraient promis de se revoir dans quelques semaines. Les commentaires sur les points abordés pendant les deux jours de discussion sont relativement flous. De ce fait, il est difficile de se faire une opinion sur la pertinence ou les résultats de cette tentative de rapprochement qui nous interpelle en tant que Togolais. Il est de notre devoir de participer au débat relatif aux voies de sortie de la crise en insistant sur les écueils inhérents aux procédures pouvant conduire à la pacification d’un territoire ou d’un peuple. Faut-il encourager et / ou souhaiter de telles initiatives ?

Que sait-on de Sant’Egidio et comment peut-on interpréter sa médiation ?

Sant’Egidio serait une association laïque proche du Vatican, une espèce d’ONG créée en 1968 et dont le siège se trouve à Rome. Cette association, ayant pignon sur rue dans plusieurs pays, revendique près de quarante mille membres dans le monde. Elle a été impliquée dans la résolution de conflits, notamment sur le continent africain. Elle aurait ainsi joué un rôle prépondérant dans la signature de l’accord de paix au Mozambique en 1992. A vrai dire, on sait peu de choses sur cette association qui ressemble à une secte et dont le fonctionnement est à nos yeux assez opaque. Où tire-t-elle ses ressources ? Quelles sont ses motivations réelles ? Quel est son degré d’intégration en Afrique et plus particulièrement dans les hautes sphères du pouvoir dans les pays Africains ?

On remarque qu’elle est suffisamment puissante ou qu’elle s’est montrée assez convaincante pour faire déplacer un « chef d’état » et des hommes politiques de premier plan. Cependant, il est curieux que Sant’Egidio n’ait pas participé (de manière active et visible) à la démarche œcuménique adoptée par les responsables religieux Togolais à la veille de la mascarade du 24 avril dernier. Certes, toutes les affaires ne peuvent pas être traitées au grand jour mais les Togolais auraient apprécié un soutien clair de cette communauté qui aurait pu leur éviter des morts et des sévices.

Par ailleurs, le Togo est une république laïque, nous tenons à cette caractéristique de notre pays et ne souhaitons pas être libérés des griffes d’un prédateur pour tomber sous celles d’un autre. Sans aller jusqu’à adopter une attitude fondée sur la suspicion, il nous revient en mémoire l’une des phrases fétiches d’un professeur Togolais de philosophie : « dans le monde occidental, lorsque quelqu’un vous aide à relever votre enfant qui vient de tomber, demandez-lui combien vous lui devez et payez votre dû tout de suite sinon vous rembourserez cette dette toute votre vie ». De ce fait, nous sommes en droit de demander combien va nous coûter l’entremise de Sant’Egidio. Nous souhaitons également savoir à qui nous avons affaire. Nous ne croyons pas à l’altruisme dans le domaine politique. C’est rare que la politique soit un jeu à somme nulle. Nous considérons que, en général, tout a un prix dans les échanges Nord / Sud. Pour cela, Gilchrist Olympio et ses conseillers doivent une première explication à l’opposition et au peuple togolais.

Que peut-on penser du choix de la date de la rencontre ?

Un curieux hasard a fait que les informations concernant l’initiative de Sant’Egidio ont été diffusées quasiment au même moment que le rapport d’Amnesty International (L’histoire va-t-elle se répéter ?) consacré au Togo. Ce rapport, daté du 20 juillet, a mis en lumière les violations des droits de l’homme, les sévices et les assassinats perpétrés par les forces de sécurité et les milices proches du pouvoir depuis le décès du dictateur défunt.

En confirmant l’inhumanité dont a fait preuve le pouvoir togolais, notamment depuis la mascarade du 24 avril, Amnesty International (AI) a planté une grosse épine dans les pieds des dirigeants du RPT et de Faure Gnassingbe qui cherche à conquérir une respectabilité sur la scène internationale. Il voudrait apparaître comme un dirigeant moderne parlant plusieurs langues et soucieux du respect des principes démocratiques. Amnesty International a réduit presque à néant les prétentions du régime dans le domaine du respect des droits de l’homme en mettant en lumière la continuité entre le père et le fils Gnassingbe dans la barbarie. Ce rapport est synonyme du dévoilement du visage haineux, féroce et cynique de Faure Gnassingbe et ses amis.

Le moins qu’on puisse dire c’est que ce rapport est très mal tombé pour le régime togolais. Curieusement, juste en ce moment, une rencontre quasi miraculeuse a eu lieu entre Faure Gnassingbe et Gilchrist Olympio désormais constamment qualifié d’opposant historique par les médias occidentaux ! Sur les ondes (RFI, …) et dans les journaux français, l’initiative de Sant’Egidio a complètement supplanté l’accablant document d’Amnesty International. Comme par enchantement, il n’y avait plus qu’une information essentielle concernant le Togo : Sant’Egidio et sa médiation qui arrive à point pour « sauver » Faure Gnassingbe. Bien que ce dernier tire un immense bénéfice de cette opération, peu d’observateurs ont signalé l’étrange coïncidence des deux évènements.

Le timing paraît trop précis pour qu’il soit dû uniquement au hasard. Quelle est la main invisible qui a si bien fait les choses en faveur du régime togolais ? Comment peut-on expliquer le revirement immédiat des médias français qui se sont déportés du rapport d’Amnesty vers cette médiation qui, pour le moment, n’a eu à aucun résultat tangible ? Nous ne croyons pas à la fatalité dans le domaine de la politique. Selon nous, la rencontre a été planifiée de telle sorte que son annonce (avec fracas et une belle orchestration) se fasse à la publication du rapport dévastateur d’AI. C’est un piège cousu de fil blanc. C’est pour cela que nous avons du mal à comprendre la position de l’UFC et de ses responsables. On peut nous rétorquer que l’UFC n’était pas maîtresse du calendrier, c’est probablement vrai. Elle aurait pu, cependant, demander le report de la rencontre pour ne pas faire un cadeau de plus au clan Gnassingbe. Tout le monde savait à Paris que la diffusion du rapport d’AI était imminente ! On peut pécher une fois par naïveté ou excès de confiance mais pas deux fois.

Que dire de cette nouvelle tentative ?

En partant du principe que la solution à la crise togolaise doit être d’abord politique, toutes les initiatives allant dans ce sens ont et auront nos faveurs. A priori, nous acceptons le principe d’une rencontre ou d’une discussion entre l’ensemble des protagonistes de la crise. On peut citer quelques exemples d’adversaires politiques ayant eu le courage de se rencontrer et de débattre ensemble pour l’avènement d’un avenir meilleur pour leur peuple ou leur nation. Il nous vient à l’esprit :

- les discussions entre Anouar El Saddate et Menahem Begin qui ont abouti à l’accord de Camp David en 1979 ;
- l’accord de septembre 1992 entre Nelson Mandela et Frederik W. De Klerk qui a marqué l'issue des discussions entre l’ANC et le Parti National ;
- les pourparlers entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat qui ont abouti à un accord en septembre 1993 dans lequel les deux signataires ont reconnu le principe d’une cohabitation pacifique. Rabin avait dit : « …Nous venons pour essayer de mettre fin aux hostilités afin que nos enfants, les enfants de nos enfants, n’aient plus à payer le douloureux tribut de la guerre, de la violence et de la terreur. …Laissez-moi vous dire, Palestiniens, que nous sommes destinés à vivre ensemble sur le même sol et sur la même terre…. ». Les paroles d’Arafat vont dans le même sens : « …Mon peuple espère que cet accord que nous signons aujourd’hui débouchera sur une ère de paix, de coexistence et d ‘égalité des droit. … Laissez-moi m’adresser au peuple d’Israël et à ses dirigeants que nous rencontrons aujourd’hui pour la première fois, et laissez-moi leur assurer que la difficile décision que nous avons prise ensemble était de celles qui nécessitaient un courage exceptionnel. ». Ces extraits des déclarations des deux leaders défunts sont des signes de bonne volonté et de compromis effectués de part et d’autre. Bien qu’aucun des deux n’ait eu la chance de voir l’instauration de la paix sur leur territoire, ils ont joué un rôle important dans le processus en cours ;
- les discussions entre la Sudan People’s Liberation Army (SPLA) de John Garang et le gouvernement de Khartoum qui ont conduit à la signature de l’Accord de paix globale en janvier 2005 mettant fin (du moins, nous l’espérons) à l’une des plus longues et meurtrières guerres civiles en Afrique.

Même si ces accords n’ont pas tous été concrétisés par la restauration immédiate de la paix, ils représentent des étapes incontournables sur le chemin de l’apaisement. Ce qui se passe au Togo a déjà été vu ailleurs. Nous devons nous inspirer des expériences réalisées par d’autres peuples. De ce fait, il nous semble difficile de rejeter le principe d’une médiation ou d’une discussion avec les dirigeants du RPT même s’il faut continuer de les considérer comme les responsables des récents massacres perpétrés contre des civils non armés.

Il convient maintenant d’aborder la question non plus sous l’angle des principes mais sur celui des réalités et des faits. Qui peut entamer les discussions avec le parti au pouvoir au nom de la majorité du peuple ? Avec quel mandat les discussions devraient être menées ? Quels sont les points fondamentaux à discuter ? Il s’agit donc d’analyser les conditions sous lesquelles la démarche de Sant’Egidio pourrait être pertinente, efficiente et acceptable pour la majorité des Togolais.

Quels enseignements peut-on tirer des expériences passées ?

1) S’il faut dégager une première caractéristique commune aux exemples précédents, on le trouvera dans le degré de représentativité des partis ayant entamé les débats avec les pouvoirs en place : l’ANC était, malgré son interdiction, le parti représentant la majorité des Sud-Africains ; la SPLA était largement majoritaire dans le Sud du Soudan ; l’OLP domine la scène politique en Palestine. Les différents partis d’opposition en lice dans les négociations pouvaient parler au nom de l’opposition. Que remarque-t-on dans la médiation de Sant’Egidio ?

Contrairement, aux cas cités ici, l’officine du Vatican a privilégié une médiation entre les tenants du régime actuel et un parti de l’opposition alors qu’à l’évidence, il aurait fallu enclencher les pourparlers entre le RPT et une coalition de partis de l’opposition. L’UFC, tout en étant sans doute le parti majoritaire de l’opposition, ne représente pas toute l’opposition togolaise et n’a pas mandat à prendre position aux noms de tous ceux qui sont opposés au pouvoir actuel. Favoriser un dialogue uniquement entre l’UFC et le RPT revient à nier l’existence des autres partis ou à les marginaliser de fait.

Cette démarche est anti-démocratique et nous la condamnons. Par ailleurs, elle nous rappelle le douloureux souvenir d’Abuja où Gilchrist Olympio avait péché, au moins, par naïveté. Même si l’UFC n’est pas l’initiatrice de l’opération, elle aurait dû faire valoir un argument simple : les autres partis ont également le droit d’être associés à la recherche d’une solution à la crise subie par tous. En outre, focaliser sur une discussion entre Gilchrist Olympio et Faure Gnassingbe revient à donner crédit à ceux qui veulent faire du problème togolais une affaire entre les familles Olympio et Gnassingbe. Il est évident que l’on ne saurait ramener le problème togolais à celui d’une vengeance (si légitime soit – elle) ou d’une faute commise et non réparée par un père disparu à l’égard d’un autre. Il aurait fallu associer tous les partis à l’initiative de Sant’Egidio pour la légitimer aux yeux du peuple tout entier.

2) Une deuxième caractéristique des exemples vient du fait que les protagonistes étaient des personnalités incontestables dans leur camp et reconnues comme tel par leurs adversaires. Ces dernières, tout en jouant à fond leur rôle de leaders, ont toujours fait valoir le fait qu’elles défendaient les positions de leurs partis. Qui pouvait contester le leadership de Sadate dans le monde arabe ou celui de Begin en Israël en 1979 ? Qui pouvait remettre en cause l’autorité de Mandela ou de Klerk au moment des négociations ? Idem pour Rabin et Arafat ? L’exemple de Mandela et de l’Afrique du Sud est très édifiant.

En 1972, le Parti national avait proposé une libération conditionnelle à Mandela en contrepartie de sa reconnaissance de la République du Transkei et de la politique des Bantoustans. Mandela a rejeté cette proposition qui était incompatible avec la position de l’ANC. Dans les années quatre-vingts, une offre de libération lui fut faite, sous réserve que l’ANC renonce à la lutte armée. Il a de nouveau rejeté la proposition faisant passer ainsi son idéal politique avant sa liberté. En 1990, sa libération n’a été effective qu’après acceptation par le pouvoir de Pretoria d’un certain nombre de préalables (libération de tous ses amis, prisonniers politiques, annulation de l’interdiction de l’ANC, …).

En rendant hommage à ses compagnons de route et aux anonymes disparus, victimes de la barbarie de l’Apartheid, qui n’ont pas vu l’aboutissement de leur combat, Mandela a prononcé ces phrases admirables : « Ce jour était le résultat des incroyables sacrifices de milliers d’hommes et de femmes, de gens dont le courage et les souffrances ne seraient jamais ni comptés ni remboursés. Ce jour là, comme tant d’autres fois, j’ai ressenti que je n’étais que la somme de tous ces patriotes africains disparus avant moi. Cette longue et noble lignée s’achevait et recommençait avec moi. Je souffrais de ne pouvoir les remercier et de savoir qu’ils ne connaîtraient jamais le fruit de leur sacrifices. La politique d’apartheid a crée une blessure profonde et durable dans mon pays et dans mon peuple. Il nous faudra des années, et peut-être des générations, pour guérir ce mal terrible. Mais les décennies d’oppression et de brutalité ont eu un autre effet, inattendu celui-là, produit par les Oliver Tambo, les Walter Sisulu, les Luthuli, les Yusuf Dadoo, les Bram Fischer, les Robert Sobukwe, des hommes d’un tel courage, d’une telle sagesse, d’une telle générosité qu’on ne verrait jamais leurs semblables. Peut-être faut-il ces abîmes d’oppression pour créer une telle grandeur de caractère ?

Il est important d’avoir des négociateurs ou des dirigeants clairvoyants et dotés d’une rigueur implacable et à toute épreuve. Il est nécessaire que ces femmes et hommes fondent leur démarche sur une position politique claire, une vision nette de l’avenir et une stratégie mûrement réfléchie. Ils doivent également être entourés d’hommes et de femmes de grande valeur et d’une intégrité morale et intellectuelle sans faille. Tous ces hommes et femmes doivent intégrer le fait qu’ils se battent pour une cause et non en leur nom propre.

Dans les négociations menées sous l’égide de Sant’Egidio, nous ne nous trouvons pas dans une situation analogue à celle portée par Nelson Mandela. Des leaders de la trempe de Nelson Mandela et de ses amis ne courent pas les rues, c’est un fait. Le Togo a, cependant, besoin d’un vrai leader politique de l’opposition, irréprochable, au dessus des contingences partisanes et accepté par tous. Nous avons besoin d’adopter une démarche politique fondée sur des principes clairs et admis par la majorité des partis et des hommes de l’opposition. Nous avons besoin de définir une stratégie de lutte politique claire et globale pour mettre à mal la dictature. Nous ne pouvons pas continuer de rafistoler au petit bonheur la chance nos actes politiques. Sinon, nous irons une fois de plus dans le mur et vers de graves désillusions.

Le RPT apparaît comme une force compacte réunie autour d’un chef. Nous ne nions pas l’existence de dissensions à l’intérieur du RPT mais, vis-à-vis de l’extérieur, les responsables de ce parti font au moins semblant de faire bloc autour d’un chef. Gilchrist Olympio et l’UFC doivent comprendre que Faure Gnassingbe n’est pas un garçon de chœur, ses récents actes montrent qu’il sait être calculateur, brutal, pervers et cynique ; il est prêt à tout pour garder le pouvoir. Si Faure Gnassingbe privilégie aujourd’hui une discussion bilatérale avec l’UFC, c’est pour affaiblir l’ensemble de l’opposition togolaise et l’UFC, exactement comme il l’avait fait à Abuja avec l’aide de Obasanjo.

En outre, c’est Faure Gnassingbe qui distribue les cartes : pour certains, il propose des postes ministériels ou fait semblant de leur en proposer pour mieux les ridiculiser ; ils flattent l’orgueil des autres en leur « offrant » des discussions bilatérales ; vis-à-vis des institutions internationales, il fait mine de rechercher le dialogue en faisant tout pour que l’opposition apparaisse comme le fauteur de trouble. Nous ne sommes pas sûrs que la voie proposée par Sant’Egidio et que semble valider l’UFC soit celle de la raison ou de la solution à nos problèmes. Lorsque Sant’Egidio dit par la voix d’un de ses responsables « Cela (la rencontre) représente le début d'une négociation entre les deux parties qui manque depuis toujours, et c'est la condition essentielle pour sortir de la crise », nous répondons halte-là. Il n’y a pas que Gilchrist Olympio, Faure Gnassingbe et leurs partisans au Togo. On ne peut pas balayer d’un revers de main les centaines de milliers de femmes et d’hommes qui ne se reconnaissent pas dans les partis dirigés par ces deux leaders.

3) La troisième caractéristique des exemples choisis est la netteté de l’objet des discussions. Pour l’ANC par exemple, il fallait reconnaître le droit de la majorité des Sud-Africains à disposer de leur liberté i.e. leur libre choix ou tout simplement la démocratie. La revendication principale de Mandela et de ses compagnons a toujours été très limpide et n’a jamais bougé : un homme, une voix ! Les discussions menées à Rome ne s’inscrivent pas dans la lignée des négociations harassantes ayant débouché sur les accords cités en exemple ici.

Par communiqués de presse interposés, on apprend que Gilchrist Olympio et Faure Gnassingbe « sont convenus de condamner et d’arrêter la violence d’où qu’elle vienne ». Or, tout le monde connaît la source des violences qui émanent essentiellement de l’armée et des forces de sécurité attachées au clan Gnassingbe. En ne posant pas clairement le problème des forces de sécurité, il est illusoire de penser enrayer la violence au Togo. Selon l’un des responsables de Sant’Egidio, Mario Giro, les deux responsables « devaient poursuivre les discussions sur la participation de l’opposition à un gouvernement d’union nationale ». L’un des conseillers de Gilchrist Olympio aurait affirmé que la rencontre visait à « ouvrir le dialogue pour la mise en place d’un cadre favorable à l’organisation d’élections législatives sous l’égide de l’UE » ! On voit bien que c’est le pilotage à vue qui prime du côté des représentants de l’UFC.

Compte tenu des évènements récents, toutes discussions avec le clan Gnassingbe devraient être précédées d’un certain nombre de préalables : libération sans condition de tous les prisonniers politiques ; garantie d’un retour paisible de tous les réfugiés ; l’ouverture des médias publics aux partis de l’opposition, bref la liberté d’expression pour tous, etc. Cela aurait été une bonne façon de tester la bonne foi des dirigeants du RPT. L’opposition ne devrait pas courir après des postes ministériels. On participe à un gouvernement pour y accomplir des devoirs compatibles avec un programme et un certain éthique politique. Quel programme l’opposition va-t-elle appliquer en participant à un gouvernement d’union ? Nous avons déjà fait l’expérience des élections à la Gnassingbe. C’est un peu surréaliste de réclamer l’organisation d’élections législatives sans une refonte totale des procédures actuelles. Si l’objectif était de participer à un gouvernement d’union nationale ou d’organiser des élections législatives avec Faure Gnassingbe à la tête de l’état, il aurait fallu entériner le coup d’état de février 2005 ! On aurait épargné des centaines de vies humaines (au moins 150 selon AI dont les décomptes ne sont pas exhaustives, plus de 800 selon la Ligue des Droits de l’Homme) ! La démarche et la stratégie des initiateurs de la médiation et des participants à la rencontre de Rome ne nous paraissent ni claires, ni très sérieuses. Il est encore temps de revenir à une stratégie plus avantageuse pour l’opposition et le peuple.

Que faire maintenant ?

Dans l’un de ses éditoriaux de Peuple Noir, Peuple d’Afrique, Mongo Beti avait écrit une phrase qui, selon nous, demeure d’actualité : « il n’y aura pas de démocratie en Afrique sans une révolution dont les remous, les soubresauts, les spasmes peuvent encore faire beaucoup de mal… nous ne sommes encore qu’au début de la grande saison des tempêtes africaines… ». Ce grand homme était aussi un fervent défenseur de la non-violence, notamment en politique. Nous adhérons à son idéal et pensons qu’une solution démocratique et politique doit demeurer notre « first best » même si elle exige des compromis (mais non des compromissions). Compte tenu des évènements récents, Faure Gnassingbe et ses amis doivent nous montrer qu’ils sont de bonne foi. Pour cela, ils doivent poser des actes claires et irréfutables allant dans le sens, au moins, d’un souci de partage de pouvoir.

• Les discussions avec le parti au pouvoir doivent être précédées de conditions préalables non négociables : la libération sans contrepartie de tous les citoyens emprisonnés en raison de leurs opinions, notamment politiques ; la libération sans condition et l’arrêt des poursuites contre les journalistes et les responsables de presse et de radio privées ; la liberté totale de réunions des différents partis ou organisations à caractère sociale, économique et politique, etc. ; la mise en place d’une procédure assurant le retour des réfugiés et leur garantissant la reprise de leur activité sans aucune pénalité ni poursuite ; le retour de l’armée et des forces de sécurité dans leurs casernes ainsi que leur affectation à des tâches républicaines ; le désarmement et la suppression des milices qui n’ont pas lieu d’être dans un pays censé aller vers la démocratie.
• Le thème de la discussion fondamentale à mener avec le régime doit concerner la refonte de la Loi Fondamentale pour en faire un objet au service de la Nation et du peuple et non un instrument préservant les intérêts d’un homme ou d’un clan. On devrait aller, comme cela a été le cas en Afrique du Sud, vers la création d’une assemblée constitutionnelle (chaque parti désignera ses représentants sur la base de la représentativité des partis issus de la dernière élection libre ou à l’image de l’assemblée issue de la conférence nationale) qui devrait prendre en charge la rédaction de la Constitution et mettre en place un certain nombre d’organes de contrôle et de surveillance de la vie publique. Cette assemblée, qui réunira les membres de tous les partis, devrait servir de gouvernement de transition. La durée de vie de ce gouvernement devrait être relativement courte (deux ans au plus).
• Nous devons tourner définitivement le dos à la barbarie et à la dictature. Pour cela, nous devons regarder notre histoire en face et tirer toutes les leçons du passé. Il ne suffit pas de pratiquer des joutes oratoires ou des incantations pour réconcilier les Togolais. Il ne s’agit pas seulement de dire qu’il faut enrayer la violence. Il faut rompre la chaîne de l’impunité, mettre en place les structures permettant la mise en œuvre d’alternance politique non violente, garantir la protection physique et morale à notre population. Il va falloir pardonner, comme le disait si bien Desmond Tutu, « non pour oublier les évènements subis mais pour que les Noirs et les Blancs comprennent leur histoire commune pour construire leur avenir commun ». Pour cela, les victimes et les bourreaux doivent s’exprimer sur les évènements. Ceux qui ont violé les lois devront être jugés et condamnés si nécessaires. La paix est à ce prix.
• Il nous semble assez illusoire de penser que la solution à la crise viendra de l’extérieur. Sans une mobilisation réelle de l’opposition et de la population sur une base politique claire, sans une pression constante de l’opposition sur le régime, sans une diffusion continue des informations relatives aux méfaits et exactions du régime RPT entraînant son isolement sur la scène internationale, sans une stratégie claire fondée sur un véritable programme politique, nous ne verrons pas le changement escompté.

La tâche n’est pas simple. Le chemin pouvant nous conduire vers la démocratie est encore long, sinueux, semé d’embûches et pénible. Prenons le temps d’adopter une stratégie politique fondée sur un programme politique établi. C’est la Nation qui doit être au centre de nos préoccupations et non nos ego. C’est donc la victoire de la Nation qu’il faut privilégier et non celle d’un homme ou d’un clan. Comme le disait si bien Gramsci, « il nous revient d’allier au pessimisme de la raison, l’optimisme de la volonté ».

La médiation de Sant’Egidio est un épiphénomène qui ne devrait pas détourner l’opposition de son premier devoir : sa véritable construction avec un programme politique clair et assumé ! Pour nous, la lutte continue.


Paris, le 28 juillet 2005

Clara Eyidi & Wood Agou

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