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LAUTEUR - 02/09/2015 Imprimer | Envoyer | Réagir

quelques questions essentielles à l'attention des chefs d'Etats africains actuels


Par Godwin Tété


« L’idée de révolution s’épuise dans des querelles de sectes. Elle résultait du constat d’un être qui revendiquait la plénitude de la substance humaine dans une matérialité triomphante, subversive pour l’ordre hiérarchisé. Elle n’était pas seulement cet univers concret des philosophes, mais l’aspiration toujours inassouvie à tout ce que l’homme peut tirer du monde et des autres hommes. »
[Cf. Jean Duvignaud, « Qui veut la révolution ? », revue Cause commune, n° 6, Denoël, 1973, p. 1-2.]


Introduction

Les deux discours de Barack Obama – Président des États-Unis d’Amérique – prononcés l’un le 11 juillet 2009 à Accra (Ghana), et l’autre le 28 juillet 2015 à Addis Abéba (Éthiopie), resteront vraisemblablement longtemps dans les annales historiques des peuples africains et d’ascendance africaine. Deux discours qui, au demeurant, ne font qu’un quant à leurs teneurs respectives. Deux discours qui donc méritent toute notre attention, qui valent la peine que nous nous y attardions un tant soit peu ; que nous leur donnions l’écho le plus large, le plus lointain possible.

Voilà pourquoi je prends la liberté d’interpeller ici les chefs d’État africains de nos jours, ainsi que nos « clercs » qui les soutiennent moyennant des avantages bassement matériels et matérialistes…
Dans cet ordre d’idées, je leur pose les quelques questions essentielles suivantes, qui découlent, en droite ligne, des attitudes et/ou réactions qu’ils ont, eux-mêmes, affichées par rapport aux souhaits et/ou recommandations émis par le Président Barack Obama.

Question n° 1

B. Obama dit : « L’Afrique a besoin d’institutions fortes et non d’ "hommes forts" ». Par institutions fortes, l’homme d’État américain (notre cousin) entend des institutions légitimes, légales, intimement, vivement souhaitées, arrachées de haute lutte et puissamment soutenues par l’écrasante majorité des peuples concernés !!! Des institutions susceptibles de résister aux assauts d’éventuels troubles socio-politiques, aptes à braver la durée du temps !!!
On lui a répondu qu’ « Il faut des hommes forts afin de pouvoir obtenir des institutions fortes ». Mai comment est-on un homme « fort » ?! Est-on « fort » quand on est à même d’assassiner son frère "jumeau" pour prendre sa place à la tête d’un État ?! J’en connais un qui se croyait ainsi « fort ». Qui, d’un jour au lendemain, se retrouve à l’heure actuelle en exil, dans une posture pour le moins déshonorante !!!

Question n° 2

Le Président américain nous dit qu’ « Il ne comprend nullement que des chefs d’État veuillent demeurer cramponnés à vie au faîte du pouvoir ! » Il ajoute : « Il y a une vie après la magistrature suprême, et donc que deux mandats présidentiels suffisent largement, surtout si l’on a entassé des deniers publics… sur ses comptes bancaires personnels ici et là ! ». La réponse est : « Non ! Le pouvoir est une affaire de rapport de forces ! »
On nous ramène ainsi aux temps antédiluviens où les roitelets s’entretuaient pour accéder au pouvoir. Ne voyons-nous pas le Burundi où, en raison de l’ambition malsaine d’un seul individu, des dizaines de vie humaines sont déjà sacrifiées dans l’intervalle de quelques jours seulement ?! Où une énième horrible guerre civile (pour ne pas dire tribale) nous menace ?!

Question n° 3

Nous avons un autre type d’ « homme fort » au Congo-Brazzaville. Officier de « haut » grade, il avait, dans un premier temps, gouverné son pays, puis renvoyé à ses oignons par des élections normales… Il reviendra plus tard à son autocratie grâce à ses relations dans l’Armée et à la faveur d’une épouvantable guerre civile (pour éviter le terme clanique) qu’il « gagnera »… Aujourd’hui, au terme de plusieurs mandats présidentiels, il nous fait savoir par ses porte-parole qu’il est le seul homme capable de garantir la « paix », la « sécurité », la « stabilité » dans son pays.
Mais n’y a-t-il pas là un aveu d’échec pur et simple ?! En effet, si, après tant d’années aux rênes du pouvoir, il demeure l’unique homme « providentiel » chez lui, n’y a-t-il pas là anguille sous roche ?! Tout être humain étant mortel, qu’adviendrait-il si cet « homme fort » venait à disparaître d’un moment à un autre ?! Ses thuriféraires nous rabâchent les oreilles avec le « souhait populaire ». Mais nous savons ce que cela veut dire : la somme géométrique des effets pervers de la stratégie de la terreur intériorisée par les masses laborieuses, de l’analphabétisme, de la misère noire, du tribalisme, du régionalisme, d’achats de consciences, de manipulations de tous genres…

Question n° 4

La véhémente « sentence » que l’on croit « imparable », et par laquelle l’on espère terrasser Barack Obama, se décline ainsi : « Laissez-nous tranquilles avec nos « us » et « coutumes » « africains ! », ou encore avec nos « réalités africaines ! ». Mais j’attends toujours que l’on veuille bien définir, un tantinet soit peu, ce que sont ces « us » et « coutumes » africains, ce que sont ces fameuses « réalités africaines ! ».
Certes, nous nous devons d’identifier nos valeurs originelles de civilisation demeurées valides à ce jour, de les entretenir, d’en tirer tous les profits possibles. Cependant, et ainsi que nous le recommandait notre illustre Cheikh Anta Diop, nous avons à opter non pas pour un retour (mécanique), mais plutôt pour un recours sélectif (raisonnable et raisonné) à nos valeurs ancestrales de civilisation.
Si mes aïeux enterraient leurs rois et/ou chefs avec – vives !!! – leurs (n + 1) épouses…, suis-je obligé de prôner aujourd’hui cette étrange (!) pratique ?! Évidemment non !!! Comme le disait, à juste titre, le jésuite français Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) : « Le monde est en train de se totaliser ». Le concept de démocratie s’avère un concept éminemment universel : « Le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » (Abraham Lincoln), ou encore : « La substitution progressive de l’administration des choses au gouvernement des hommes » (Charles de Montesquieu).
Oui ! Nous nous devons de tirer avantage du "temps historique"… de l’Occident. Si nous nous régalons avec le champagne, nous devons pouvoir aussi appliquer la démocratie comme le font ceux qui fabriquent le champagne !

Question n° 5

À l’occasion du sommet de la CEDEAO (Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest), réuni à Accra (Ghana) au mois de mai 2015, les chefs d’État de la Gambie et du Togo… se sont violemment opposés à toute limitation du nombre des mandats présidentiels dans le cadre de cette institution.
S’agissant plus particulièrement du Togo, on connaissait un tel refus catégorique depuis belle lurette déjà ! Et si nous ajoutons à cela l’intangible systématisation du blocage du mécanisme électoral par le régime RPT/UNIR, devrions-nous comprendre que la République togolaise est transformée, à jamais (!), en monarchie héréditaire des Gnassingbé ?!

Question n° 6

À la recommandation de Barack Obama de ne pas se cramponner indéfiniment au pouvoir, on lui rétorque que Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) a exercé plus de deux mandats.
Si seulement nos « maîtres à penser » avaient un minimum de connaissance de l’histoire du XXe siècle, ils n’eussent point avancé un tel « argument ». Car ils eussent su qu’il y a ici le plus bel exemple de « l’exception qui confirme la règle ». Car ils eussent su que cet unique cas, quant aux États-Unis d’Amérique, est la conséquence directe de la Grande Crise économique et financière qui explosa à New-York le "jeudi noir" 24 octobre 1929, qui se répandit dans le monde entier, à l’instar d’une traînée de poudre…, et de la Seconde Guerre mondiale… à laquelle conduisit cette Crise….
Et puis F. D. Roosevelt a-t-il modifié, unilatéralement, la Constitution de son pays afin de se maintenir au pouvoir ?! Loin s’en fallut ! C’était, dans une ferveur nationale, collective, mêlée d’angoisse, dans le contexte des problèmes économiques, politiques et sociaux concrets de l’heure, que le peuple américain, de propos délibéré, à titre véritablement exceptionnel, maintint F. D. Roosevelt au pouvoir au-delà de la durée constitutionnelle prescrite !!!

Conclusion

Peuples africains ! Notre cousin Barack Obama a mille fois raison ! Au sortir de la Seconde Guerre mondiale (1939/1945), nous avons vu émerger de lumineux fils dignes des nôtres. Nous avons vu œuvrer les Sylvanus Kwami Epiphanio Olympio, les Kwame (Francis) Nkrumah, les George Padmore, les Nelson Mandela, les Modibo Kéita, les Gamal Abdel Nasser, les Ahmed Ben Bella, les Mehdi Ben Barka, les Gabriel Darboussié, les Aimé Césaire, les Frantz Fanon, les Barthélémy Boganda, les Patrice Eméry Lumumba, les Julius Nyéréré, les Jomo Kenyatta, les Kenneth Kaunda, les Ruben Um Nyobé, les Félix Moumié, les Castor Osendé Afana, les Ernest Ouandié, les Amilcar Cabral, les Thomas Sankara, etc, etc. Ceux-là voulaient une Afrique autre… Ceux-là voulaient notre bien-être et tant que peuples africains… Ils ont sacrifié leurs vies respectives, pour une qualité meilleure de nos vies à nous !

Aujourd’hui, nos petits "despotes obscurs" – à quelques rares exceptions près – ne pensent qu’à eux-mêmes !

Assurément, nos « dirigeants » actuels attardés, égocentriques et cyniques, s’offrent volontiers en paravent à la mainmise du néo-impérialisme sur nos pays et nos peuples. À ce propos, qu’il me soit permis d’adopter un petit morceau de la grande plume du Professeur émérite Jean Ziegler. Lisons :
« Cette mainmise est admirablement camouflée. Un gouvernement « indépendant » règne formellement sur le territoire. Un État autochtone – avec sa police, son armée, sa législation du travail, etc. – étouffe toute velléité de révolte ou de revendication contre la spoliation. Une bourgeoisie locale, étroitement associée aux prédateurs étrangers, vit des miettes de l’exploitation impérialiste du pays et administre l’État. Bien entendu, cette bourgeoisie locale produit un discours « nationaliste », un discours d’ « indépendance », revendicateur et même parfois « révolutionnaire » qui, s’il ne tire jamais à conséquence, agit comme un écran de fumée. Il trompe à la fois l’opinion publique mondiale (adversaire non négligeable de l’impérialisme depuis que les pays de la périphérie ont acquis la majorité aux Nations unies) et les peuples asservis eux-mêmes. Derrière cet écran, le capital financier transcontinental organise le pillage. »

[Cf. "RETOURNEZ LES FUSILS !
Choisir son camp".
Paris, Seuil, édition de 2014, p. 194.].

Qui pire est, ces dictateurs aux pieds d’argile veulent mourir au pouvoir !!!

Ce n’est pas fini ! Voyant venir le trépas, chacun de ces roitelets d’un autre âge remue ciel et terre pour nous imposer – sur son trône monarchique – l’un de ses (généralement) innombrables… rejetons !!!
Alors, il convient que nous nous prenions nous-mêmes en charge ! Oui ! Il sied que nous prenions nous-mêmes nos propres destinées en nos propres mains ! Et ce, par notre Foi, notre Courage, nos Sacrifices. Et ce, par notre Détermination, notre Auto-organisation, nos Actions concrètes efficacement ficelées. Ainsi que le martelait Thomas Sankara : « Seule la lutte libère ! ». Salut !

Paris, le 08 août 2015
Godwin Tété

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