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LA CROIX - 14/04/2015 Imprimer | Envoyer | Réagir

Au Togo, une famille fait encore les beaux jours de la Françafrique


« Un état de terreur se met en place dans le pays ». Brigitte Améganvi, présidente de Synergie-Togo

Le pouvoir ne se partage pas au Togo. Depuis 1967, la famille Gnassingbe y occupe la fonction suprême. Il y eut d’abord Étienne Eyadéma, le père, qui tint les rênes de ce petit pays d’Afrique occidentale jusqu’en 2005. Il y a aujourd’hui l’un des fils, Faure, qui lui a succédé à l’issue d’une transition violente et qui ambitionne un nouveau mandat à l’occasion d’une élection présidentielle qui se tiendra le 25 avril.

Du coup, le Togo figure en tête d’un classement original établi par une coalition d’Ong sous le label « Tournons la page » : il s’agit de calculer pour différents pays – hors monarchies héréditaires - le pourcentage de la population qui n’a connu qu’une seule famille au pouvoir. En haut du podium se trouve la Corée du Nord, où 93% de la population n’a connu que la dictature établie en 1948 par Kim Il-sung – lui ont succédé son fils Kim Jong-il et son petit-fils Kim Jong-un. Le second est le Togo, où 88% de la population n’a connu que le père et le fils Gnassingbe.

« Parler de ce pays oublié de tous »

« Cette campagne ‘Tournons la page’ est tombée à point nommé pour mettre le projecteur sur le Togo », se réjouit Brigitte Améganvi, présidente de Synergie Togo, une association créée à Paris par des Togolais de la diaspora. « Cela donne une occasion de parler de ce pays oublié de tous. Cette médiatisation peut aussi garantir une certaine protection à des organisations et à des dirigeants de la société civile inquiétés par le pouvoir. Par exemple à Paul Amegakpo, le directeur exécutif de la concertation nationale de la société civile, accusé de complot contre l’État ».

« Le refuge d’un des hommes de la Françafrique »

« Le drame du Togo, c’est que c’est un pays qui n’a pas de ressources naturelles gigantesques », explique cette militante pour la démocratie, qui est venue à l’action associative par la Ligue togolaise des droits de l’homme, une branche de la Fédération internationale des droits de l’homme. « Cela en arrange certains qu’il y ait ainsi en Afrique de l’Ouest un petit pays paumé où des gens peuvent trafiquer sans souci des armes, de la drogue, des cigarettes. Depuis la chute de Blaise Compaoré le 31 octobre 2014 au Burkina Faso, le Togo est encore un peu plus une plaque tournante. Charles Debbasch, par exemple, en a fait son refuge. C’est l’un des hommes de la Françafrique, une réalité qui perdure malgré les présidents qui se succèdent en France ».

« A Paris, on ne veut pas de vagues »

« A Paris, en fait, c’est comme si tout le monde souhaitait qu’il n’y ait pas de vagues, au Togo », ajoute-t-elle. « La société Bolloré assure la gestion logistique du port autonome de Lomé, qui dessert plusieurs pays du Sahel. Pour des entreprises comme celles-là, la stabilité est primordiale et peu importe si les droits humains sont bafoués ou si ce calme est assuré par une chape de plomb ».

« La fraude est habituellement massive »

« Les élections peuvent-elles apporter du changement dans ce pays? Nous le souhaitons mais il y a des obstacles énormes à surmonter », explique Brigitte Améganvi. « La fraude est habituellement massive. Notre association s’intéresse particulièrement au fichier électoral, dont nous pouvons montrer qu’il est gonflé par rapport à la population réelle en âge de voter. Nous partons du recensement général de la population qui a eu lieu en novembre 2010 et en tenant compte des taux de croissance précédents, nous calculons la population générale et la population en âge de voter préfecture par préfecture. Or les chiffres du fichier fourni par la Commission électorale nationale soit disant indépendante (Ceni) sont souvent très nettement supérieurs à ceux que nous trouvons. Dans le passé, on arrivait fréquemment à environ 20 % de fraudes sur le fichier ».

« Quatre façons de gonfler le nombre officiel d’électeurs »

« Il y a quatre façons principales de gonfler le nombre officiel d’électeurs », assure-t-elle : « 1°) un enrôlement massif des mineurs là où l’opposition est mal implantée et ne peut guère contester; 2°) un enrôlement important également d’étrangers, des Ghanéens et des Béninois, notamment, qui sont acheminés par bus aux centres d’inscription; 3°) au Togo, les morts votent : en effet le système d’enregistrement biométrique mis en place depuis 2007 ne permet pas d’expurger des listes les personnes décédées; 4°) les militaires, qui sont environ 13 000, sont souvent inscrits plusieurs fois. Or l’armée est le principal soutien du régime. En outre, le code électoral permet à quelqu’un qui n’est pas inscrit sur les fichiers de voter quand même, s’il y a un notable pour se porter garant ».

« Des bureaux de vote fictifs »

« La plupart des excédents de votants sont comptabilisés dans des bureaux de vote fictifs, qui n’existent pas, matériellement », poursuit la présidente de Synergie Togo. « Souvent, les urnes sont bourrées chez des dignitaires du régime et on les achemine dans les centres de décompte. Lors des dernières élections, l’Alliance nationale pour le changement (ANC), la principale force d’opposition a identifié un bureau où il y avait un inscrit et six cents votants. La Ceni a finalement établi qu’il y aurait 8994 bureaux de vote sur tout le territoire. Mais il était question initialement de 400 de plus ».

« Une mission de l’organisation internationale de la francophonie »

« Sans doute le régime a-t-il dû tenir compte des remarques de l’organisation internationale de la francophonie, qui a effectué une mission de 15 jours sur la question du fichier électoral », estime-t-elle. « La coalition de l’opposition, réunie derrière le candidat Jean-Pierre Fabre, s’était en effet inquiétée du fonctionnement du système biométrique et avait porté plainte contre l’opérateur, une société belge. L’OIF a travaillé deux semaines pour effacer un maximum de doublons dans les fichiers, les experts exprimant leur réserve sur le délai très court qui leur avait été donné. Ils ont préconisé un report de l’élection mais le président ne veut pas car plus le temps passe, plus ses stratagèmes de fraude tombent ».

« Des militaires sont passibles de la Cour pénale internationale » (CPI)

« Cela fera dix ans cette année que Faure Gnassingbe est au pouvoir et quel est son bilan? », interroge la militante. « Toutes les institutions sont sous son contrôle et celui de sa petite coterie de conseillers et de militaires. On ne sait pas, d’ailleurs, qui tient l’autre. Des militaires sont passibles de la Cour pénale internationale (CPI) pour des faits commis lors de l’arrivée au pouvoir de Faure, notamment durant les violences politiques en 2005 qui ont fait 800 morts. C’est pour cela que le Togo n’a pas adhéré à la CPI. Il y a eu aussi de nombreuses tortures en 2009 contre des militaires proches de son frère emprisonné, Kpatcha. Encore aujourd’hui, la torture est utilisée comme un moyen banal d’interrogatoire par la gendarmerie ».

« La justice est devenue un instrument de répression »

« Le pouvoir contrôle en outre l’appareil judiciaire », poursuit-elle. « La justice est devenue un instrument de répression. C’est elle, qui permet de mener la répression d’une façon moins visible qu’au temps du père, car la violence brutale ne serait plus possible aujourd’hui. Par exemple, de nombreux responsables de l’opposition ont été arrêtés après les incendies des marchés de Kara et de Lomé en janvier 2013. Ces marchés couverts, florissants, exercent une attraction dans toute la sous-région africaine. Ils étaient tenus par des femmes très indépendantes, y compris par rapport au pouvoir. Ils ont brûlé de manière très suspecte à quinze jours d’intervalles. A Lomé, les pompiers sont arrivés deux heures après l’alerte, sans eau. Les autorités ont empêché les pompiers du Ghana, pays tout proche, d’entrer sur le territoire avant 6 heures du matin le lendemain. Il est avéré que du kérosène, du jet fuel, a été utilisé comme accélérateur du feu. Or on ne trouve de ce carburant qu’à l’armée et à l’aéroport, pour l’avion présidentiel ».

« Plusieurs dirigeants de l’opposition sont sous contrôle judiciaire »

« Depuis lors, il n’y eu aucun procès et les femmes n’ont pas été indemnisées », soupire Brigitte Améganvi. « En revanche, des dirigeants de l’opposition ont été arrêtés ou mis en examen. La plupart ne furent libérés que deux semaines avant le démarrage de la campagne pour les élections législatives du 25 juillet 2013. Aujourd’hui, la plupart sont encore sous contrôle judiciaire. Lorsqu’ils veulent aller à l’étranger, ils doivent en faire la demande au juge d’instruction ».

« Il y a beaucoup d’arrestations à titre préventif »

« Dans ce pays, toutes les manifestations sont réprimées », explique-t-elle. « En 2012, il y eut plus d’un million de personnes dans les rues pour réclamer la chute du gouvernement. Mais au soir de la première journée, le pouvoir utilisa les canons à eau, les grenades offensives, assourdissantes et lacrymogènes. Il y eut énormément de blessés. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’arrestations à titre préventif. Le président a vu ce qui s’est passé au Burkina Faso avec les manifestations qui ont conduit à la démission de Blaise Compaoré. Il est devenu extrêmement méfiant. Des jeunes activistes proches des partis d’opposition ou de la société civile sont arrêtés chez eux ou dans la rue, alors qu’ils vont au travail, emmenés à la gendarmerie, fichés… Actuellement, c’est un mouvement social qui a pris le relais. Une manifestation syndicale a été réprimée le 9 avril. Les médecins sont en grève, les écoles fermées ainsi que beaucoup d’administrations ».

« Le président parle d’un complot occidental contre lui »

« Après ce qui s’est passé au Burkina Faso et au Nigeria, où la récente élection présidentielle a conduit à une transition pacifique, le président vit dans la peur », souligne Brigitte Améganvi. « Il se raidit. Il parle d’un complot occidental pour le faire tomber. Il est devenu très méfiant envers la Cedeao. Il va souvent au Congo prendre conseil auprès de Sassou Nguesso. Les principales puissances occidentales disent qu’il n’en fait qu’à sa tête. La France, l’Allemagne, les États-Unis, l’Union européenne et le Programme de développement des Nations-Unies (Pnud) sont regroupés au sein d’un G5 qui joue un rôle important. Ils avaient parrainé en 2006 l’accord global qui avait permis d’effacer les conditions de l’arrivée sanglante de Faure au pouvoir l’année précédente. Mais aujourd’hui, ils disent qu’ils sont impuissants. Ils disent à l’opposition : ‘faites votre part du travail’ ».

« Les militants de l’opposition sont déterminés à aller voter »

« Malgré les précédentes élections truquées, malgré les graves anomalies dans le fichier électoral, le scrutin présidentiel donne de l’espoir à l’opposition », conclut-elle. « Les leaders politiques nous disent que leurs militants sont déterminés à y aller. Ils relèvent que dans de nombreuses circonscriptions, le score était serré aux législatives de 2013. Il faudrait vraiment pouvoir renforcer les contrôles sur le système de collecte et la consolidation des résultats. Tant que le le pouvoir ne rendra pas de comptes, il ne tiendra pas compte des besoins du pays ».



Pour aller plus loin

- Le site de la campagne Tournons la page et l’article de Laurent Larcher paru à ce sujet dans La Croix le 2 avril 2015;

- L’article de Marianne Meunier paru dans La Croix le 2 novembre 2014 : « Le Burkina, un effet dissuasif pour les présidents à vie »?;

- La vidéo réalisée avec Marc Ona Essangui, président de l’ONG Brainforest et l’un des soutiens de la campagne « Tournons la page », postée sur le site de La Croix le 9 avril 2015. Une vidéo avec Brigitte Ameganvi sera prochainement postée;

- L‘article posté le 5 janvier 2015 sur le blog Paris Planète : « Un optimisme farouche pour l’avenir de la RD Congo »;

- L’article posté le 9 février 2015 sur le blog Paris Planète : « L’Église catholique s’engage pour la démocratie en RD Congo »;

- L’article posté le 21 mars 2013 sur le blog Paris Planète : « Au Congo, une option préférentielle pour les pauvres »;

- Le dossier Togo mis en ligne par l’hebdomadaire Jeune Afrique le 1° juillet 2014.

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