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LETOGOLAIS.COM - 12/01/2003 Imprimer | Envoyer | Réagir

13 janvier 1963…on a tué Sylvanus Olympio …


LES SILENCES DU COMMANDANT MAÎTRIER (2)

pour O. Bonito
ameyi nu gbea !

"Si toi manquer celui-là, me dit le nègre, nous mangés."
André Maurois, Les silences du Colonel Bramble.

1.
“ Une minute de silence ? Même pas, il n’y en aura même pas pour son cadavre. Ou plutôt… ouais, au fond, pourquoi pas. Une minute de silence, juste le temps d’écouter les mouches vrombir autour de ses chairs mis à nu par la mitraille. Si cela ne tenait qu’à moi, soldats… mais rappelez-vous les ordres, il faut capturer le métis et non l’assassiner ! ”
Le Commandant Maîtrier, patron de la gendarmerie togolaise, fit une grimace de fauve en prononçant ces mots. Puis il sortit du tiroir de son bureau un paquet de Gauloises qu’il fit passer à la ronde. Au bout de la table, le regard complètement perdu ailleurs, le sergent Etienne prit deux cigarettes, alluma une et cala l’autre derrière son oreille droite à la manière du charpentier son crayon.
Il faisait frais à l’intérieur du bureau, le climatiseur ronronnait comme une panthère en train de digérer une proie difficile. Dehors, à travers les nacos de la fenêtre, la lumière des lampadaires allongeait puis rétrécissait la silhouette du gendarme en faction. Il était presque une heure du matin, la ville dormait, et nous nous préparions, une poignée d’anciens soldats, les sergents Etienne, Bodj et moi-même, à renverser le président Sylvanus Olympio, le métis, ainsi que l’appelait Maîtrier. Des ordres venus d’en-haut, avait laissé entendre le commandant, lequel nous avait contactés, connaissant nos démêlés avec le président, personnage hautain qui n’avait aucun respect pour les gens d’armes que nous étions, anciens de la Coloniale, aguerris à mater les nationalistes d’Algérie et d’Indochine aux côtés d’illustres généraux.
Méprisant, le métis.
Nous traitant d’anciens combattants.
“ Au fond, messieurs, vous avez servi la France contre les indépendantistes. Je vois, je vois. Enfin… le Togo n’a pas besoin d’armée, c’est un petit pays en paix avec ses voisins, qui dispose d’une gendarmerie pour assurer l’essentiel de l’ordre public. Malheureusement, nos effectifs étant pléthoriques, vous comprenez... J’écrirai à Paris, personnellement, pour défendre vos intérêts d’anciens combattants, et si vous le souhaitez, on pourra donner un coup de pouce à votre reconversion. Messieurs… ”
Du bout des doigts, Etienne avait serré la main au président. En sortant du bureau, il se prit les pieds dans les bas d’éléphant de son pantalon violet. En civil, c’est vrai, l’ancien tirailleur a toujours l’air gauche, pathétique à la limite, malgré son rictus perpétuel de croquemitaine, et son trou dans le nez, qu’il tentera de dissimuler plusieurs années plus tard en ayant recours à la chirurgie esthétique.

2.
Cela faisait un an que nous essayions, patiemment, de persuader les nouvelles autorités de créer une armée nationale. Selon Maîtrier, l’État en avait les moyens, mais seul l’orgueil du métis, sa volonté délibérée d’annexer le pays au territoire voisin, dans une union factice dont l’objectif était platement tribaliste, empêchait que ceci se fasse. Il se tramerait un autre plan.
Prenant prétexte du dernier tracé de la frontière par les Alliés, vainqueurs des Allemands, tracé entériné d’ailleurs par la Société des Nations, le président avait promis aux populations éwés, dispersées des deux côtés, qu’il œuvrerait à leur réunification.
“ Le métis lui même étant éwé, son collègue à la tête de l’État voisin l’étant également, l’opération allait se solder par la fusion du plus petit pays dans le grand, le partage des richesses et des responsabilités, ainsi que le rejet des ethnies minoritaires, voire leur persécution. ”
Il était de notre devoir, avait conclu Maîtrier, d’empêcher que la nation fût bradée, d’autant que notre ethnie à nous trois, Etienne, Bodj et moi, était dans le collimateur du métis ; il aurait été déclarée sauvage, arriérée, barbare...
Selon Etienne, qui ne comprenait pas grand-chose au cadastre, ceci suffisait pour faire la peau au président. J’étais d’avis d’insister auprès de Maîtrier qu’il plaidât davantage la cause des tirailleurs démobilisés, mais je sentais vaguement que l’idée de jouer les intermédiaires enchantait très peu l’officier français. Il avait d’autres idées en tête.
Des rumeurs circulaient que des dissensions profondes existaient entre le président et Paris. Maîtrier se dit surpris par de telles affabulations. Des histoires de gros sous, à ce qu’il paraît. De souveraineté vis-à-vis de l’ancienne puissance colonisatrice qui voulait faire main basse sur les phosphates du pays, dicter sa politique au nouveau chef d’État soupçonné d’avoir des sympathies anglo-saxonnes plutôt. Le métis n’aurait qu’une obsession, donner un sens à l’indépendance fraîchement acquise, briser les velléités françaises à maintenir les vieilles hégémonies : pour cela, paraît-il, il avait décidé de frapper monnaie nationale, et soustraire son pays à la zone coloniale du franc. Suprême injure, aurait répondu Paris, qui aurait décidé de reprendre les choses en main, de couper l’herbe sous le pied du fier nationaliste.
En secret, j’approuvais les idées du président, si cela était vrai qu’il avait de tels desseins, et en même temps, je ne comprenais pas qu’il nous ignorât à ce point, qu’il voulût se passer d’une armée nationale, alors qu’il adoptait des positions presque martiales contre l’ancienne métropole coloniale !

“ Oh, et puis ceci soldats : je ne vous ai jamais rencontrés ! ” avait lâché le commandant au moment où nous franchissions la porte pour nous diriger vers l’arsenal.
“ Bonne chance ”.

3.
“ Non mais je rêve, ce type est inconscient, il n’y a personne pour le garder ? ”
La jeep s’engagea dans la rue qui mène directement vers la résidence personnelle du chef de l’Etat, une villa rouge brique de style afro-brésilien adossée à l’Ambassade des États-Unis. Même si ces observations n’engageaient que moi, je trouvais effectivement léger que les lieux fussent ainsi laissé sans surveillance particulière. Il y avait certes un vigile devant l’Ambassade, mais il semblait posté là plus pour faire joli que protéger le bâtiment entièrement entouré de barbelés et de caméras électroniques.
“ Il y a deux gendarmes, murmura Etienne, les voilà qui arrivent.
– Pas de gestes brusques, on fait croire qu’on est la relève, a dit le commandant.
– Quel commandant, Bodj ? demandai-je narquois. Tu connais un commandant, toi ? ”

Tout marcha comme sur des roulettes.
Après avoir salué la relève, les deux gardes, qui étaient en galante compagnie, n’avaient rien trouvé de mieux que de disparaître vers la plage toute proche, leurs visiteuses nocturnes attachées presque aux porte-bagages de leurs vélos.
Un autre camion de la gendarmerie, rempli d’une dizaine d’hommes armés et cagoulés, nous rejoignit par la suite au moment où nous pénétrions dans la cour de la maison du président.

Une lumière à travers les arbres. La bibliothèque. Un homme en peignoir va et vient entre les rayons de livres et le bureau, invisible. Encore debout à deux heures du matin ! C’était donc vrai ce qu’on racontait, l’homme était une bête de travail. Quand la vitre du bureau explosa, je le vis plonger vers le sol, et compris que la balle avait manqué la cible. À l’intérieur de la maison, quelques secondes plus tard, une porte claqua, et la voix d’une femme monta brièvement, appelant au secours.
L’affaire prenait une nouvelle tournure, imprévue celle-là. Le président avait réussi à se réfugier dans la cour arrière de l’ambassade, compliquant le scénario de notre opération prévue pour durer tout au plus une heure. Les hommes piaffaient, voulaient violer la propriété de l’ambassadeur, contraindre ce dernier à nous livrer le président. Je ne pouvais prendre sur moi la responsabilité de l’assaut final, étant donné qu’il pouvait dégénérer, provoquer qui sait des complications diplomatiques. Il fallait absolument que je parle au commandant, malgré le désir manifeste de celui-ci de rester dans l’ombre.

Il avait malencontreusement coupé sa radio, ce qui n’était pas prévu non plus. Avais-je un autre choix ? Je suis retourné dans la bibliothèque du président et de là, j’ai téléphoné à Maîtrier. Il était en colère, la voix sombre et contrefaite.
“ Raccroche ce téléphone tout de suite, nom d’un chien, il est sur écoute !
– Mais… nous avons des emmerdes.
– Retourne à ton poste ! Quand la lumière s’éteindra chez l’ambassadeur, allez cueillir la bête et ramenez-la au point de rencontre ! ”
Il m’avait raccroché au nez. De façon brusque et insultante.

4.
Quand enfin, vers cinq heures du matin, nous avons pénétré dans la cour, le président était là, recroquevillé sur la banquette arrière d’une vieille Dodge noire. Aucun bruit dans la maison de l’Ambassadeur, disparu comme par magie dans le tréfonds de ses appartements. Le jour allait se lever d’une minute à l’autre. Il était temps d’en finir.
Était-ce le scintillement dans les yeux de l’homme qui nous a poussé à l’ultime geste, outrepassant ainsi les ordres de Maîtrier ? Une lueur qui nous disait clairement qu’il n’y aurait pas de pardon à l’acte posé, s’il y réchappait, que ses partisans nous poursuivraient jusqu’au trou du cul de la terre, loin, très loin, “ là où chien m’a mordu ”. Le président nous avait reconnus lorsque, fébrile, Etienne l’avait tiré hors de la voiture sans ménagement et l’avait insulté plusieurs minutes durant. Quand la première balle lui déchira la poitrine, il n’avait pas cessé de nous regarder.

5.
Un homme crie dans la ville. Les gens se terrent. Le fils aîné du président : “ Populations de Lomé, sortez, sortez, on a tué mon père, on a tué votre président ! ” Les gens se terrent.
Fanfare militaire à la radio et mouvements de troupes vers la zone de l’aérodrome.
Un prêtre, seul, affronte le silence feutré. Le R.P. G. traverse la ville tétanisée, il se dirige vers le cadavre abandonné dans la poussière devant la bibliothèque du Centre Culturel Américain.

6.
À la une du magazine français Paris Match, quelques jours plus tard, un gros titre annonçant les révélations de l’assassin autoproclamé du président Sylvanus Olympio. Drôle d’idée de tirer à soi la couverture d’un meurtre qu’on voudrait tous oublier. En lisant ces prétendues vérités, j’avais en tête l’image d’Etienne en train de sectionner le tendon du pied de Sylvanus Olympio inerte au sol, à la manière du chasseur affaiblissant la bête sauvage, du marmiton qu’il fut dans les popotes de la coloniale, habitué à découper la barbaque sans état d’âme.

7.
Et l’ombre du Général de Gaulle, patron de la Société Coloniale Étrangère, plane sur la frontière de l’Est, par où le Révérend Père G. s’est enfui, le cadavre de Sylvanus Olympio enroulé dans la poche gigogne de sa soutane tachetée de brun. Déguisé en paratonnerre, l’ombre mettra plus d’un quart de siècle à crier les soirs de grand bal.
“ Marmiton, bien-aimé, marmiton, fils bien-aimé !
– Ta gueule ! lui répondait l’écho, de parti pris pour une fois.
– La nuit est longue, répétait le cadavre, dépaysé de l’autre côté des marécages.
– Ta gueule, lui répondait l’écho, à peine surpris lui-même de sa mauvaise foi, t’avais qu’à circuler en armure dans ta bibliothèque et dormir d’un œil cyclope ! Le drame avec vous les intellos, c’est cela, toujours baisser la garde ! Et quelle idée de faire confiance à un Américain, revanchard et traître comme un vulgaire vacher ! ”

©Kangni Alem
Belsunce, Marseille, septembre 2002

(2)le commandant Georges Maîtrier, membre du SDECE et conseiller de Olympio pour les affaires de sécurité!

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