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LE MONDE - 04/03/2005 Imprimer | Envoyer | Réagir

La "complicité de la France", les opposants togolais n’en veulent plus


Dans les rues de Lomé, on les cherche en vain. Depuis la crise de succession ouverte par la mort du "Vieux", le président Gnassingbé Eyadéma, les Français du Togo se font discrets. En quelques semaines, le climat s’est alourdi. Lors des manifestations de l’opposition, des slogans antifrançais ont fleuri, rappelant ceux des "patriotes" d’Abidjan responsables des violences de novembre 2004 en Côte d’Ivoire contre les membres de la communauté française. Sur un mur de Lomé, on peut pourtant lire : "Armée française, nous ne voulons plus de vous au Togo."L’ancien Togoland allemand, "prise de guerre" de la France après 1918, est-il sur le point de basculer dans la voie ivoirienne ?

A chaque réunion publique de l’opposition, les accusations et les reproches contre l’ancienne puissance coloniale et ses dirigeants fusent : "Un jour, Chirac a dit que la démocratie n’est pas pour les Africains. Est-ce que nous, les Togolais, nous sommes des bêtes ? Nous sommes des animaux ? Ici c’est pas un royaume, ici on veut être démocrate", s’emporte Blaise, un mécanicien de 45 ans. "Nous les Togolais, on veut la paix, on veut la justice. Les élections truquées avec la complicité de la France, on n’en veut plus ici au Togo", accuse Odette, une étudiante de 24 ans.

Plaque tournante de tous les trafics, le Togo de Gnassingbé Eyadéma a été, des années durant, un centre commode pour les opérations discrètes. Le président togolais avait la réputation d’être un généreux pourvoyeur de fonds pour les partis politiques français. Des fonds venus du Gabon transitaient également par le Togo, selon des sources bien informées, avant de partir, par valises de billets, vers Paris. Les hommes politiques, de droite comme de gauche, ont eu parfois des bouffées de mansuétude inattendues à l’égard du dictateur.

Dans l’immédiat, un homme cristallise le ressentiment des Togolais. Charles Debbasch, l’ancien doyen de la faculté de droit d’Aix-en-Provence, était le conseiller juridique du président Gnassingbé Eyadéma depuis 1993, l’année où commençaient en France les ennuis judiciaires de l’universitaire. A Lomé, le doyen bénéficie depuis d’un traitement agréable, avec des émoluments de 5 millions de francs CFA par mois (près de 7 600 euros), une des villas de la nomenklatura avec ses domestiques et, peut-être plus précieux encore, un passeport diplomatique togolais.

Responsable des dispositions constitutionnelles prises au lendemain de la succession surprise de Faure Gnassingbé, le fils du défunt président, pour assurer l’"habillage" de ce qu’une grande partie de la communauté internationale, mais pas la France, qualifiera de "coup d’Etat", Charles Debbasch se fait alors plus visible que de coutume à Lomé. Lors du vote des transformations de la Constitution à l’Assemblée, lors de la prestation de serment de Faure Gnassingbé le 7 février, à la résidence présidentielle de Lomé II, il évolue dans le premier cercle des conseillers, pin’s du drapeau togolais épinglé au revers du veston. Il se borne alors à déclarer : "Je donne des avis au chef de l’Etat." Le Quai d’Orsay, embarrassé, a jugé nécessaire de préciser que "M. Debbasch ne représente que lui-même" au Togo.

Depuis, la solution miracle imaginée par Charles Debbasch s’est transformée en débâcle. La communauté internationale s’est accrochée aux manipulations grossières de la Constitution pour exiger le départ du pouvoir de Faure Eyadéma, obtenu le 25 février. Mais le pli est resté, et le doyen Debbasch passe toujours pour "l’ange noir" de la France au Togo, comme le qualifient les journaux d’opposition. Pourtant, reconnaissent des sources concordantes, son rôle est celui d’un technicien bien payé, un des nombreux conseillers dont feu Eyadéma aimait s’entourer. Un proche du président reconnaît même : "Etant donné le résultat de son travail, il a été payé un peu cher. Je doute qu’il reste encore longtemps au Togo." Le 24 février, un mandat d’arrêt et deux ans de prison ferme ont été requis par l’avocat général de la cour d’appel d’Aix-en-Provence contre lui dans le cadre de l’affaire de la fondation Vasarely, dans laquelle l’ancien doyen est soupçonné d’avoir abusé le peintre mort en 1997 et d’avoir détourné certaines de ses œuvres.

Si Debbasch, en définitive, n’est qu’un des nombreux aventuriers qui auront hanté les couloirs de la présidence, quelle est l’origine du malaise diffus entre la France et le Togo ?

Peut-être alors faut-il chercher du côté des relations personnelles qui liaient Gnassingbé Eyadéma à Jacques Chirac. "Avec lui disparaît un ami de la France qui était pour moi un ami personnel", a déclaré le président français à la mort de celui-ci. Cette amitié personnelle était ancienne, remontant, selon certaines sources, à la guerre d’Algérie. Un ancien haut responsable togolais, aux affaires pendant les années 1990, témoigne de la solidité du rapport entre les deux hommes. "Lorsque Balladur semblait assuré de l’emporter à la présidentielle de 1995 et que tout le monde abandonnait Chirac, ce dernier parlait pratiquement chaque jour à Eyadéma, qui le poussait à tenir bon. Cela a encore renforcé leur amitié."

Gnassingbé Eyadéma pourra compter par la suite, derechef, sur le soutien de Jacques Chirac. Après avoir annoncé que le chef de l’Etat togolais lui avait donné sa "parole de général" qu’il ne se présenterait pas à l’élection présidentielle de 2003, Jacques Chirac n’a pas cillé lorsque son "ami" s’est dédit, remportant le scrutin grâce à des fraudes massives. Le président français l’avait alors félicité pour sa victoire avant même l’annonce des résultats officiels par la Cour constitutionnelle togolaise.

"Ce sont précisément ces manières de voir que les nouvelles générations de Togolais ne comprennent plus", analyse une source diplomatique, qui ajoute : "L’intérêt de la cellule Afrique de l’Elysée et des réseaux politiques français, c’était que Gilchrist Olympio - principal opposant, fils du président togolais assassiné Sylvanus Olympio et soupçonné d’avoir pris part à plusieurs tentatives de coup d’Etat -, jugé hostile à la France, ne prenne jamais le pouvoir. Ils ont préféré fermer les yeux sur un certain nombre de choses que commettait le régime. Maintenant, ils risquent de tout perdre."

Un Français, résident de longue date au Togo, en convient : "Depuis au moins dix ans, ce serait plutôt : on plie et on s’en va. Tous les petits entrepreneurs français qui vivent encore au Togo ont maintenant des activités dans les pays voisins, au Bénin ou au Ghana, pour pouvoir tenir. L’économie, en dix ans, est devenue complètement informelle. Les Français de souche quittent peu à peu le pays, et ceux qui font des affaires sont Nigérians, Chinois ou Libanais. C’est ainsi."

Alexandre Jacquens et Jean-Philippe Rémy

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