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LA CROIX - 03/03/2005 Imprimer | Envoyer | Réagir

L'Afrique s'éloigne de la France


Par Laurent d'Ersu

Les crises ivoirienne et togolaise mettent en évidence les difficultés que rencontre la politique africaine de la France. Enquête

«Un ami de la France» et «un ami personnel» qui, «depuis tant d’années, consacrait ses efforts […] à la recherche de la paix» et dont «l’Afrique ressent cruellement la perte». Le message de condoléances de Jacques Chirac à l’annonce de la mort de Gnassingbé Eyadéma, dictateur du Togo depuis trente-huit ans, ne faisait pas dans la nuance.

Près d’un mois après, bien des Togolais et des militants des droits de l’homme français n’ont toujours pas accepté cet éloge. «Par ces mots, le président français nie des années de barbarie et de dictature», a réagi l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat). «Le peuple français se sent insulté quand Jacques Chirac qualifie Gnassingbé Eyadéma d’ami de la France», ajoutait l’association Survie, qui lutte contre le «néocolonialisme en Afrique». Et à Lomé, les slogans visant Jacques Chirac ont fleuri dans les manifestations de l’opposition (lire La Croix du 21 février).

Quelle vision les gouvernants français ont-ils du continent noir ? Sommes-nous vraiment sortis de l’ère Foccart, du nom de l’inamovible conseiller Afrique de De Gaulle, Pompidou et Chirac ? Ce dernier ne cache pas la jubilation que lui procure l’«accueil populaire» à l’africaine, qui lui a fait dire que les Africains étaient «joyeux par nature». Mais dans les capitales du continent, il est notoire que les foules amassées au bord de la route se présentent généralement moyennant finance ! À Dakar, où Jacques Chirac effectuait une visite officielle le mois dernier, chaque personne qui venait applaudir le président français recevait, selon nos sources, 1 000 francs CFA, soit 1,5 €.


Complexe de Fachoda

Un hiatus existe entre l’image qu’on se fait du continent à Paris et la réalité d’une Afrique francophone de plus en plus citadine et éduquée. «L’Afrique a changé, la jeunesse africaine est connectée à Internet, elle sait ce qui se passe en Ukraine ou ailleurs, note l’avocat sénégalais Sidiki Kaba, président de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH). Par son attitude ambiguë au Togo, la France a raté une occasion historique de se rapprocher des peuples africains qui se battent pour leur liberté, notamment ceux dont le président voudrait céder le pouvoir à un de ses fils.»

«Il y a bien un complexe de Fachoda chez les gouvernants français, estime Sophie Bessis, directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris). Ils pensent que c’est en maintenant les vieilles structures qu’on peut sauver la francophonie. La France panique à l’idée de ne plus être une puissance mondiale. Résultat : elle reste focalisée sur son pré carré francophone – qui représente à peine 30 % des Africains – et n’a pas de réseau ailleurs.»

Au-delà du Togo, maints exemples rappellent l’Afrique gaullienne. En avril dernier, une magistrate ordonnait, en pleine nuit, la remise en liberté du chef de la police congolaise, mis en examen et écroué pour crimes contre l’humanité à Paris. Le parquet général expliqua qu’«il y avait urgence à mettre fin à cette détention arbitraire» d’un suspect «porteur d’un document signé du président du Congo lui conférant statut diplomatique». Les familles des «disparus du Beach», 353 Congolais tués en 1999 à Brazzaville, ont crié au «scandale d’État», mais toute la procédure judiciaire, visant notamment le président Denis Sassou Nguesso, a finalement été annulée.


Les conseillers, ces «mercenaires d’un genre nouveau»

Autre président «ami», le Tchadien Idriss Deby organise le 6 juin prochain un référendum constitutionnel, d’un coût de 4,83 millions d’euros, dont l’objet principal est de lever la limitation du nombre de mandats présidentiels. Son adoption prévisible permettra en théorie à l’ancien élève de l’École de guerre française de se maintenir au pouvoir jusqu’en 2011. Avec le soutien de la France, comme lors des élections frauduleuses de 1996 et 2001, et malgré les innombrables violations des droits de l’homme imputables à son régime.

«Il faut bien que les dictateurs gagnent les élections, sinon ils n’en feraient plus.» Authentique ou non, la boutade prêtée à Jacques Chirac en 1999 décrit assez bien l’état d’esprit français au cours des dernières années. Le fameux discours de La Baule de François Mitterrand en 1990, conditionnant l’aide à la démocratisation des États bénéficiaires, a été repris à son compte par son successeur. Mais il a été aisément vidé de sa substance par les autocrates africains, qui ont mis en place un multipartisme de façade, à l’image de Paul Biya au Cameroun, Lansana Conté en Guinée, ou feu Gnassingbé Eyadéma au Togo.

Ils ont généralement été conseillés par des Français plus ou moins adoubés par Paris, tel Charles Debbasch, ancien doyen de la faculté de droit d’Aix-en-Provence, condamné pour abus de confiance dans l’affaire Vasarely et auteur des réformes constitutionnelles sur mesure des Gnassingbé, père et fils, au Togo. Parmi ces «mercenaires d’un genre nouveau», ainsi que les a qualifiés le président de la commission de l’Union africaine, Alpha Oumar Konaré, figurent aussi des spécialistes de l’organisation et de l’observation passive des scrutins frauduleux. «La doctrine est bien au point, explique François-Xavier Verschave, fondateur de Survie et pourfendeur de la «Françafrique». On aide le dictateur à passer en force, il organise ensuite un “dialogue” avec l’opposition dont il débauche, moyennant finances, quelques leaders, et, ainsi, la France peut vanter une “démocratie apaisée”.»


Une politique africaine faite de relations personnelles

Si le lâchage des présidents «amis de la France» ne semble pas au programme, la posture du soutien inconditionnel n’est plus systématique. Les clauses secrètes des accords de défense conclus avec certaines anciennes colonies, permettant à ces dernières d’obtenir l’appui de l’armée française en cas de troubles, sont désormais appliquées de mauvaise grâce. En mettant en place en Côte d’Ivoire une véritable force d’interposition, n’ayant rien à voir avec la «cobelligérance» observée au Rwanda en amont du génocide de 1994, la France en a surpris plus d’un. Et notamment le président Gbagbo, qui considérait que la présence permanente sur son sol de quelque 700 soldats français l’assurait d’un appui automatique en cas de tentative de putsch. Le bombardement des forces françaises à Bouaké en novembre 2004 et le déchaînement antifrançais – l’un et l’autre probablement téléguidés par le palais présidentiel ivoirien – illustrent ce dépit. «L’interposition française aurait pu déboucher sur la paix si elle n’avait été là que pour cela, estime François-Xavier Verschave. Mais elle était aussi là pour favoriser Bolloré, Bouygues, etc.» Certains diplomates français impliqués dans le dossier ivoirien n’ont d’ailleurs pas caché leur agacement devant l’immixtion d’acteurs économiques proches de l’Élysée à certaines étapes d’un processus délicat de sortie de crise.

Car c’est bien à l’Élysée que reste élaborée la politique africaine de la France, largement fondée sur des relations personnelles avec les chefs d’État du continent. Les sommets Afrique-France, instaurés par Georges Pompidou, viennent tous les deux ans confirmer ces liens particuliers, en alternance avec les sommets de la Francophonie. «Ces rémanences de la Françafrique cohabitent avec des signes d’affaiblissement, analyse Sophie Bessis. D’abord parce que les vieux caïmans africains s’éteignent peu à peu et qu’il y a un changement de génération dans la classe politique en France. Ensuite, parce que l’on n’a plus besoin que la France soit le gendarme de la guerre froide en Afrique.»

À la faveur de plusieurs crises récentes, une nouvelle donne tend à s’instaurer. Des organisations sous-régionales, comme la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), mais surtout, à l’échelon continental, l’Union africaine, prennent en charge les dossiers chauds. Avec un soutien systématique, au moins formel, du Quai d’Orsay, et quelques réussites à la clé, tel que le récent retour à la légalité constitutionnelle au Togo. «Bien que les trois quarts des régimes africains soient non démocratiques, l’Union africaine prend une vraie consistance, remarque François-Xavier Verschave. Cela me confirme dans l’idée que la Françafrique va craquer. Et la France n’a plus d’autre choix que de devancer cet effondrement, de manière à ce que la transition actuelle ne développe pas un sentiment antifrançais en Afrique.»


Une présence militaire toujours forte sur le continent La France dispose de cinq bases militaires permanentes en Afrique, à Djibouti (2 800 soldats), au Tchad (1 000 soldats), au Sénégal (1 100 soldats), au Gabon (1 100 soldats) et en Côte d’Ivoire (700 hommes en permanence, plus 3 500 dans le cadre de l’opération Licorne). En outre, les Forces armées de la zone sud de l’océan Indien comptent 4 000 hommes, basés à la Réunion et à Mayotte.

Les interventions militaires sous Jacques Chirac

Octobre 1995, Comores. Un millier d’hommes mettent fin au coup d’État du mercenaire Bob Denard contre le président Saïd Mohamed Djohar.

Mai 1996, Centrafrique. Deux interventions françaises, dont la deuxième mobilise 2 300 hommes, ont lieu à Bangui à la suite de la mutinerie d’une partie de l’armée.

Janvier 1997, Centrafrique. Après l’assassinat de deux militaires français, Paris effectue une opération de représailles – qualifiée de « légitime défense » – contre des mutins à Bangui. Une dizaine de militaires rebelles sont tués.

Juin 1997, Congo. Quelque 6 000 ressortissants étrangers sont évacués par 1 250 soldats. Un militaire français est tué et sept autres blessés.

Août 1998, Congo. Mise en place à Brazzaville de l’opération « Malachite » pour faciliter le départ de 2 500 ressortissants étrangers du Zaïre (actuelle République démocratique du Congo).

Janvier 1999, Djibouti. Mise en place d’une défense aérienne et maritime renforcée pour protéger Djibouti d’éventuels débordements du conflit entre l’Éthiopie et l’Érythrée.

Septembre 2002, Côte d’Ivoire. Au lendemain de la tentative de coup d’État, Paris envoie des renforts pour évacuer les ressortissants français et étrangers. La force Licorne s’interpose entre les belligérants. Devenue aujourd’hui force d’action rapide dans le cadre de la mission de l’ONU, elle compte environ 4 000 hommes.

Août 2003, RD-Congo. Les soldats français constituent l’essentiel de la force européenne Artémis déployée dans l’Ituri, dans le nord-est de la RDC.

La Croix (France)
2 mars 2005

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